Dans "Testament", Witold Gombrowicz répond en ces termes aux questions de Dominique de Roux sur la "culture" française - c'était en 1968 :
Il y a le Français logicien et le Français artiste, le Français
systématique et le Français spontané, le Français grave et le Français
souriant, le Français producteur et le Français consommateur. À travers
la science, le marxisme et l'existentialisme marxisé, tout ce qu'il y a de
sec, de cérébral et de spéculatif en France a été
furieusement stimulé. Tandis que l'élasticité française, cette disponibilité
innocente, à la Montaigne ou à la Rimbaud, s'est vue étouffée, freinée.
La France demeure vivante
tant que son besoin de la Forme est contrebalancé par une méfiance égale envers
la Forme. Quelque chose se gâte actuellement dans cette frivolité profonde du
Français. Le surréalisme, la plus violente des protestations de l'esprit
français contre la menace de la Forme, dès ses débuts fut corrompu par
l'intellect, il fut assoiffé de logique, il se chercha des raisons dans la spéculation
intellectuelle. L'invasion de l'art par la science n'a pas rencontré de
résistance sérieuse parce que l'artiste n'a pas su lui opposer assez de passion, d'enthousiasme, de poésie, ni une réalité suffisamment
concrète, ni assez d’amusement, ni assez de
frivolité. Et ont renchéri dans le même temps tous les mécanismes d’une culture
de plus en plus mécanisée, qui conduit l'art à devenir toujours plus
artificiel, le poète à devenir toujours plus « poète», le peintre plus «
peintre», le génie plus « génie», et un langage s'est imposé, si surfait, si élaboré, qu’à Paris aujourd'hui
on ne sait plus très bien ce qu'on dit. La beauté aussi se gâte. Je me
redemande parfois pourquoi je n'aime guère Proust. C'est l'atmosphère
queue-de-pie et robe de chambre de son œuvre qui me hérisse tant ; jamais il ne sort
de son milieu, pas même un court instant. Ce martyr a connu la mort et la
souffrance et les pièges de la vie, mais pour ce qui est de la beauté et du
charme, il n'a pas su se libérer. Il
a eu assez d'énergie pour faire de Montesquiou un Charlus, mais dans le domaine
esthétique il est resté jusqu'à la fin le vassal de Montesquiou. Ses
profondeurs, ses acuités, ses analyses, oui, tout cela fonctionne assez bien.
Mais ses extases, ses charmes, ses séductions ont des relents de salon de
beauté et de chambre à coucher, ils ont quelque chose de maladif et de
salonard, ils sont « délicats».
La
beauté française, je l'ai toujours vue fragile, et risquée en un sens, du fait
qu'elle procède plus d’une civilisation que de la nature. Versailles, c'est une
forme de beauté, sans aucun doute, mais bien suspecte. Elle frôle le ridicule
et la laideur par cela même qu'elle est artificielle et raffinée. Le sort de la
beauté française tient donc à ceci : qu'à ces produits de haute civilisation,
artificiels et maniérés, la légèreté sache faire face, et passer outre en
ralliant la vie la plus courante. De ce point de vue il est
très instructif que la seule beauté vraiment admirée par Proust, la
beauté d'un jeune garçon tout simple, ne pénètre même pas une seule fois dans
les pages de son œuvre, ni directement, ni indirectement. Cette beauté, la plus
importante, elle est tue, elle ne trouve pas place dans son style. À la lumière de Sartre et de
Proust, nous voyons combien la France s'éloigne toujours davantage dans sa
pensée et dans son art de la fraîcheur de ses sources. Et le Français qui, il n'y a
pas longtemps encore, était réputé pour son désir de plaire, emploie toutes ses
énergies aujourd'hui à déplaire - dans la littérature et dans l'art tout au
moins. C'est ainsi que la culture la plus tonique et la plus rafraîchissante de
l'Histoire devient de plus en plus rebutante.
Le
Français réussira-t-il encore à établir le contact avec un autre Français? Ou
bien se contentera-t-il d'une relation plus abstraite avec les produits de sa
propre culture et des autres? Voyez : leurs romans ne sont pas écrits pour le
lecteur mais pour la critique, leur art est au service de la théorie, et leur
morale, leurs efforts pour se libérer, pour retrouver la spontanéité et la
liberté, sont prémédités, et subordonnés aux règles.
Le surréalisme n'est pas
la dernière tentative de révolte contre ce raidissement. Aujourd'hui
encore il ne manque pas de révoltés qui se débattent fébrilement comme des
poissons sortis de l'eau. Leurs mots d'ordre sont la communication directe, la
liberté, la création. Mais quelle est la nature de ces révoltes? Ce qui les
caractérise toutes sans exception, c'est qu'elles sont spasmodiques,
convulsives, brutales et froides ; elles ne débouchent sur aucune détente, mais
contribuent au contraire à accroître le spasme, la convulsion, la tension.
Manque
d'air. Tout s'intensifie, rien ne se relâche. Cela me fascine, dans la France
d'aujourd'hui. Cet étouffement. Cette menace. Ça, c'est excitant!