dimanche 20 juillet 2014

Les curieuses fleurs de Goliarda Sapienza




Dans "L'université de Rebibbia", Goliarda Sapienza raconte un "un milieu vivifiant d’échanges intellectuels et de méditations": la prison, où elle est entrée en 1980 pour un simple vol. Dans ce "monde d’apparitions et de disparitions", elle rencontre de "curieuses voyageuses – avatars modernes des ménestrels" et trouve, grâce à elles, "une voie différente pour exister avec soi-même et avec les autres", loin du "dehors".


Quelques moments inoubliables : 
Je profite du silence respectueux  qui m’entoure pour bien me fixer dans la tête cette leçon que l’homme connaît depuis des siècles, inscrite dans sa biologie : ne jamais se coltiner les désirs inconscients des autres, pilotés par le génie maléfique de la centrifugeuse... Les détenues elles-mêmes, moi comprise, sont les agents inconscients du génie de la centrifugeuse, comme à l’extérieur le sont tous les citoyens. Sauf que dehors tout est plus caché.


Entre nous, ectoplasmes du dehors, commence même à se murmurer que les classes n’existent plus. Pauvres rêveurs ! Que ne donnerai-je pour les traîner tous voir ici à Rebibbia – ne serait-ce qu’une semaine - la synthèse claire et sans appel du monde du dehors avec, heure après heure, son éternelle reproduction du jeu du vaincu et du vainqueur, du serviteur et du maître... Ici on sait tout de suite qui on sera dans la vie, il ne vous est pas permis de vous prélasser dans le faux problème de savoir qui l’on est, de chercher « votre identité », comme on dit depuis quelque temps.

Je me suis depuis si peu de temps échappée de l’immense colonie pénitentiaire qui sévit dehors, bagne social découpé en sections rigides de professions, de classes, d’âges, que cette façon de pouvoir brusquement être ensemble  - citoyennes de tous milieux sociaux, cultures, nationalités - ne peut que m’apparaître comme une liberté folle, insoupçonnée.

Dehors, après des décennies fondées sur la notion abstraite de liberté, d’abolition des clases, sur le droit de tous à tout avoir, est-ce que ce ne sont pas eux, justement – les agents imprudents de ces idées – qui isolent, mettent en prison et poussent au suicide  le peu de disciples acquis à leurs idéaux ? Au premier avertissement, à la première menace de se voir enlever le pain de la bouche, ils se sont retirés en reniant tout ce qu’ils avaient dit, tout ce à quoi ils avaient hautement appelé pendant des années, peut-être juste pour le plaisir de se croire révolutionnaires.
Et le soupçon me vient aussi que ces professeurs d’utopie ont parlé avec la conviction, dans leur misanthropie, de n’être pas écoutés par la foule, qui, on le sait  n’était pour eux que foule écervelée. Maintenant, se repentant de ce qu’ils considèrent comme une erreur de jeunesse, ils font amende honorable en niant tout : « nous étions dans un amphithéâtre d’université, les enfants, pas dans le réel ! La réalité » est différente, ne plaisantons pas ! » Mais la graine a été semée bien avant votre avènement à vous, petits transformistes de cirque. Elle peut peine à s’ouvrir un chemin parmi les couches de feuilles mortes, mais avec le temps elle plante ses racines. 

La petite chinoise me connaît déjà. Comme toutes celles qui sont là, elle est parvenue au langage profond et simple  des émotions, de telle sorte que langues, dialectes, différences de classes et d’éducation ont été balayés comme d’inutiles camouflages des vraies forces  (et exigences) des profondeurs :  cela fait de Rebibbia une grande université cosmopolite où chacun, s’il le veut, peut apprendre le langage premier.

Ce matin, j’ai compris ce qui ma tenue éloignée des mouvements féministes : leur façon d’insister toujours sur des événements désastreux avec un ton de désastre.  Nous devrions être des porteuses de joie, de vie et pas de mort...
 
La « mémoire de la prison », oralement transmise, est plus parfaite que n’importe quelle loi écrite.

Les gitanes aussi les voilà, là, autour de la grande négresse, toutes occupées à rendre hommage à la volonté victorieuse. Jamais vous ne les trouverez mêlées à une événement collectif dehors, mais ici où règne la loi de l’imagination  de l’expérimentation et du hasard,  elles sont avec quiconque se montre digne de cette liberté d’inventer sa vie.
C’est Ramona qui chante.  "Quand elle est à Rebibbia, les camerotti vibrent toujours comme un grand instrument, soulignant ce qui se passe de joyeux et de triste pour nous toutes. Quand elle n’y est pas, tout reste opaque" chuchote une vieille femme à côté de nous.

Plus que des démons, elles rappellent les premiers chrétiens, résignés à mourir plutôt que de sortir de leur rêve d’amour et de béatitude.

"... au bout de deux ou trois mois de liberté dans l’anonymat – liberté qui a pour seul avantage qu’on vous laisse mourir seul – je sais que me reprendra le désir d’ici. Il n’y a pas de vie sans communauté, on le sait bien : ici on en a la contre-épreuve, il n’y a pas de vie sans le miroir des autres..."

Et de citer la fantastique Nilla Pizzi :



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